« Ebola , Covid-19 , Mpox : les crises sanitaires témoignent-elles d’une défaillance de l’Organisation mondiale de la santé ? »

Retournez-vous. Regardez, loin derrière vous, la pandémie de Covid, accompagnée de toutes ses préconisations sanitaires d’organismes nationaux et internationaux que vous avez déjà oubliées. La crise qui a causé la mort de 6,9 millions de personnes et paralysé le monde pendant de longues semaines au printemps 2020 semble déjà appartenir à l’Histoire. Et pourtant, les gouvernements ont-ils retenu comme il se doit les leçons de cet événement ? Si la pandémie a été gérée du mieux possible dans de nombreux pays, la question de sa gestion à l’échelle interétatique se pose. Et pour cause, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) s’est illustrée par son inefficacité et sa naïveté lors de la propagation du coronavirus. Cet organisme des Nations unies créé en 1948 est chargé d’anticiper et d’endiguer les potentielles contagions à l’échelle interétatique. Deux missions auxquelles l’OMS a échoué en 2020. 

Opacité, manque de réactivité, défaut de communication : ce n’est pas la première fois que l’OMS est accusée d’amateurisme. Au cours de ces dix dernières années, trois crises sanitaires mondiales illustrent les défaillances de cet organisme que les gouvernements devraient réformer. La première crise est l’épidémie d’Ebola. En 2014, l’OMS tarde à prévenir la propagation de cette maladie, qui tue plus de 11 300 personnes, principalement en Guinée, au Liberia et en Sierra Leone. La deuxième, nous l’avons évoquée, il s’agit du Covid. La troisième, plus récente, est l’épidémie de mpox qui touche principalement depuis 2023 la République démocratique du Congo, le Burundi, et la République centrafricaine. Même si cette maladie – anciennement appelée variole du singe – est localisée dans un nombre réduit de pays, elle est à prendre au sérieux. Son taux de létalité est supérieur selon l’OMS à celui du précédent virus mpox responsable de l’épidémie de 2022-2023. Une nouvelle menace qui pourrait tester une nouvelle fois l’efficacité – ou l’inefficacité – de l’OMS à empêcher une épidémie mondiale .

L’OMS : une organisation qui s’illustre par sa lenteur et sa complaisance

Cent cinquante. C’est le nombre de jours qu’il aura fallu attendre pour que l’OMS réagisse à l’épidémie d’Ebola. Déclarée en Guinée en mars 2014, la maladie s’est rapidement développée, contaminant peu à peu des dizaines de milliers de personnes. La zone de contagion s’étend progressivement au sud. La Sierra Leone d’abord, puis le Liberia. Ce n’est que 5 mois plus tard, le 8 août 2014, que l’OMS, alors présidée par Margaret Chan, sonne l’alarme, qualifiant l’épidémie « d’urgence de santé publique de portée mondiale ». Pendant 5 mois, l’OMS n’a quasiment pas bougé. Les conséquences de cette attitude sont multiples : propagation rapide du virus, surcharge immédiate des systèmes de santé locaux, retard dans l’aide internationale, au détriment bien sûr des vies humaines. À la suite de ce fiasco, l’organisation, pensant apprendre de ses erreurs, a adapté dès 2015 son protocole pour une plus grande réactivité lors d’éventuelles crises similaires. Une amélioration visiblement insuffisante puisque le Covid, six ans plus tard, a mis en lumière les mêmes défaillances. Nous sommes à la fin du mois de décembre 2019, à Wuhan, en Chine. Les cas de détresse respiratoire se multiplient. Le bureau de l’OMS prévient immédiatement celui de Manille, avant que celui-ci ne fasse remonter l’information quelques jours plus tard au siège de l’OMS à Genève.  L’organisme dirigé depuis 2017 par le Docteur Tedros Gebhreyesus juge qu’il est inutile de s’inquiéter. Sous la pression médiatique et politique, il consent néanmoins à réunir un collège d’experts chargé d’examiner les analyses de ce coronavirus. Le 22 janvier 2020, le collège rend un rapport mitigé. Les experts sont partagés. La plupart estime qu’il n’y a pas assez de preuves scientifiques pour établir la dangerosité du virus. Le Dr. Tedros prend la décision de ne pas prendre de décision, consternant l’ensemble de la communauté internationale. Nous constatons ici l’un des principaux problèmes de cet organisme qui réside dans son mode de réflexion. L’OMS donne en effet la primauté à la démarche scientifique, mais la temporalité scientifique est bien différente de la temporalité politique qui devrait être celle de l’OMS. Même si les hypothèses des experts ne pouvaient pas être vérifiées de manière certaine, l’organisme aurait dû prendre des mesures de prévention au nom du principe de précaution. Finalement, les critiques pousseront l’agence à réagir le 30 janvier 2020 en déclarant « l’urgence de santé publique de portée mondiale ».

Le manque de communication de l’OMS n’a pas été corrigé depuis Ebola et le Covid. Nous en venons même à nous demander si l’organisation a pris conscience de son image désastreuse auprès des populations. Amateurisme, passéisme, candeur : l’OMS est définitivement une mal-aimée. Elle ne s’en soucie apparemment guère puisque ses défauts persistent. Le Covid semblait annoncer une nouvelle ère  dans la gestion mondiale de la santé publique. Si tel est le cas, alors l’OMS est restée bloquée dans le passé. Comment expliquer sinon l’absence d’anticipation de l’épidémie de mpox apparue en 2023 ? L’OMS ne sait toujours pas s’adapter aux nouvelles menaces. Ses lacunes concernant les nouvelles maladies sont inquiétantes. Que se passera-t-il en cas de nouvelle pandémie ?

Trop souvent, le manque de communication ou l’opacité de l’organisme se rapprochent de la complaisance avec certaines puissances mondiales. Dans un contexte de mutation de l’ordre mondial, l’OMS n’échappe pas à la stratégie des pays émergents de participer au concert des nations. La Chine en particulier ne cache pas sa volonté de placer des alliés aux postes clefs des Nations unies. Pékin pousse ainsi la candidature de personnalités politiques chinoises à la tête des agences onusiennes : Margaret Chan de 2007 à 2017 à l’OMS, ou Qu Dongyu depuis 2019 à l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). Mais le régime de Xi Jinping soutient souvent des candidats étrangers. C’est le cas du Dr. Tedros, éthiopien, qui doit en partie son élection en 2017 et sa réélection en 2022 aux votes de la Chine. Cette proximité a été dénoncée comme un conflit d’intérêt manifeste lorsqu’il a fallu mener les enquêtes sur les origines du Covid dans les laboratoires chinois de Wuhan en 2021 – enquêtes qui n’ont bien sûr rien donné puisque Pékin a piloté la visite des équipes de l’OMS en les empêchant d’inspecter les lieux sensibles. Notons pour couronner le tout que M. Tedros fut l’invité d’honneur de Xi Jinping lors des Jeux de Pékin en 2022 et qu’il a même porté… la flamme olympique !

Trois crises sanitaires qui révèlent surtout les difficultés du multilatéralisme onusien

L’un des faits les plus marquants de la crise du Covid est sans doute la guerre des masques entre les puissances mondiales, poussée jusque sur les tarmacs des aéroports chinois où des cargaisons auraient été détournées à plusieurs reprises. L’OMS était attendue sur le sujet de la coopération à l’échelle mondiale. Elle semble avoir oublié sa mission originelle, telle que voulue par ses fondateurs : promouvoir une santé universelle et égalitaire. La pandémie de 2020 a prouvé au contraire qu’elle ne savait pas s’imposer face à ses quelques 194 États membres, désireux de renforcer leur sécurité et leur souveraineté sanitaires. Cette attitude ne permet toujours pas la création d’une santé égalitaire. La fracture entre pays du Nord et les Suds est encore trop visible – et également entre les émergents eux-mêmes. De trop nombreux pays, comme ceux d’Afrique centrale, sont encore trop vulnérables face aux épidémies. Le mpox en est la parfaite illustration. 

L’OMS a en outre échoué à gagner en indépendance vis-à-vis de ses financeurs, au détriment de l’intérêt du plus grand nombre. Son action en est ainsi limitée car elle est subordonnée aux choix de ses donateurs. Les États-Unis, premier financeur de l’OMS avec 25 % du budget, n’hésite pas d’ailleurs à jouer de cette position. Insatisfait des décisions de l’organisme relatives au Covid, Donald Trump, alors président du pays, décide en 2020 de couper la donation américaine à l’OMS. Les intérêts des États-Unis n’étaient, selon lui, pas respectés. On disait après la seconde guerre mondiale  pour insister sur la superpuissance américaine que « lorsque les États-Unis éternuent, l’Europe attrape la grippe » . Nous pouvons aisément dire aujourd’hui, que « lorsque les États-Unis éternuent, le monde attrape le Covid » tant le budget de l’OMS dépend d’eux. 

Peut-être plus inquiétant, l’OMS n’est pas seulement la vassale des États. De nouveaux acteurs privés ont fait leur apparition dans le secteur de la santé à l’échelle mondiale, à l’instar de la Fondation Bill et Melinda Gates fondée en 2000 pour lutter contre l’extrême pauvreté et contre la propagation de maladies infectieuses. Leur budget dépassait les 50 milliards de dollars en 2017, soit dix fois le budget de l’OMS ! La fondation est d’ailleurs le deuxième donateur de l’organisation onusienne en lui consacrant environ 500 millions de dollars chaque année, soit près de 10 % du budget de l’OMS, qui se situait aux alentours de 5,7 milliards de dollars en 2022. Un montant ridicule, lorsque l’on sait que le chiffre d’affaires de laboratoires pharmaceutiques comme Pfizer est dix-huit fois plus élevé que les ressources de l’OMS. Dépourvue de moyens, l’OMS a une marge de manœuvre relativement réduite. Les critiques qui lui sont adressées reflète en réalité le procès qui est fait au multilatéralisme onusien, en panne, tiraillé par la volonté des États de protéger avant tout leurs intérêts propres. Reste à voir si la santé parviendra un jour à réunir tous les États, dans l’intérêt du plus grand nombre.

Brieuc Gefflot
09/24

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