La constitution de grands groupes de médias contrôlés par des industriels cherchant à étendre leur influence sur l’opinion publique mine la confiance des citoyens et fragilise la démocratie française.
Lors de son discours à la conférence sur la sécurité à Munich le 14 février, le vice-président américain J.D. Vance s’est attaqué avec véhémence au modèle démocratique européen, notamment en matière de liberté d’expression, accusant l’Europe de museler les médias et la parole populaire sur les réseaux sociaux. « Si nous avons survécu à dix ans de reproches de Greta Thunberg, vous survivrez bien à quelques mois d’Elon Musk » a-t-il ironisé. Nous avons effectivement survécu – tant bien que mal. En attendant, les propos de Vance peuvent nous faire réfléchir : et s’il y avait en France un problème de liberté d’expression et plus particulièrement de liberté de la presse ? Non pas, comme le suggère Vance, une dérive stalinienne qui replongerait l’Europe dans la « guerre froide » mais au contraire une maladie « made in the USA » : la propriété privée des grands groupes de médias.
Une longue tradition de médias privés
Aux États-Unis comme en France, l’histoire des médias privés remonte au XIXe siècle. Le capitalisme américain s’est construit autour des grandes fortunes du pays en partie parce qu’elles contrôlaient l’information. L’opinion publique américaine est ainsi dictée depuis plus d’un siècle par les riches et les puissants du pays. Le problème de la presse française au début du XXe siècle est légèrement différent : corruption et influence politique sont monnaie courante à l’époque, comme en témoigne la célèbre affaire Arthur Raffalovich. Quelques années plus tard, la Seconde Guerre mondiale met un terme à la généralisation de la propriété privée des titres de presse en France. La nationalisation de nombreux médias dans l’après-guerre apporte bien sûr de nouveaux problèmes et on ne peut pas dire que cette période soit emblématique de la liberté de la presse. Toujours est-il qu’il faudra attendre une vingtaine d’années pour observer de nouvelles vagues importantes de privatisation des médias, avec notamment la privatisation de TF1 en 1987 sous le gouvernement Chirac et l’hégémonie du groupe de presse Hersant (40% de la presse nationale et 20% de la presse locale). Aujourd’hui, la concentration des médias atteint un niveau particulièrement inquiétant : l’économiste Julia Cagé, spécialiste des médias, estime ainsi que neuf milliardaires contrôlent 80% des médias en France. Si le chiffre est probablement exagéré, en raison des méthodes complexes de comptabilisation du poids de chaque média à l’heure du numérique et des réseaux sociaux, il n’en demeure pas moins qu’il y a de quoi s’interroger.
D’une part, un grand nombre de médias n’appartiennent pas à des entreprises spécialisées mais sont plutôt des éléments de diversification dans les portefeuilles actionnariaux des plus grandes fortunes, alors même qu’ils ne sont pas toujours rentables. Cela devrait nous mettre la puce à l’oreille sur les véritables objectifs de ces magnats de l’information. D’autre part, le fait que si peu de personnes – qu’elles soient riches ou non, là n’est pas le problème – contrôlent une telle part de l’information produite et influencent ainsi grandement l’opinion publique des Français, ne peut être qu’une mauvaise nouvelle pour la démocratie. Et qu’on ne vienne pas dire que les réseaux sociaux sont là pour équilibrer la balance. Justement, à une époque où n’importe qui peut raconter n’importe quoi avec une audience mondiale, la production d’une information fiable, sourcée, de qualité et contextualisée est absolument nécessaire pour préserver la démocratie.
Une prérogative des grandes fortunes ?
Nos maux politiques actuels pourraient-ils avoir été, au moins en partie, causés par cette concentration des médias ? Y aurait-il une telle polarisation du paysage politique français et une telle montée de l’extrême droite si les grands médias n’appartenaient pas aux riches industriels ? Le Rassemblement National aurait-il obtenu 31% des voix aux élections européennes si Europe 1 et CNews (médias appartenant à Vincent Bolloré) n’avaient pas eu l’interdiction formelle de qualifier le RN de parti « d’extrême-droite » ? L’immigration serait-elle devenue une telle priorité si elle n’avait pas été associée, sur des chaînes de grande écoute, à l’antisémitisme et à la surpopulation carcérale (Geoffroy Lejeune, septembre 2023), aux vols, aux viols et aux assassinats (Éric Zemmour, septembre 2020) ou même… aux punaises de lit (Pascal Praud, mars 2024) ? Le budget « écologie, développement et mobilités durables » aurait-il été diminué de 14% en 2025 si des médias ne se permettaient pas de remettre en permanence en cause la réalité scientifique du changement climatique en la présentant comme une prédiction apocalyptique de savants fous en manque de reconnaissance ?
Avec la privatisation et la concentration des médias, les grandes fortunes se donnent donc le pouvoir de dicter leur agenda politique à l’Assemblée, en manipulant l’opinion publique. Cette manipulation est d’autant plus perverse que certains médias, comme Europe 1, gardent une image de médias « généralistes » sans assumer leurs orientations politiques. Pire encore, des grands propriétaires de médias, Bolloré en tête, prétendent être les garants de la liberté d’expression. « Liberté d’expression » qui est en réalité au service de leur seul intérêt, et qui ne les empêche pas, en sous-main, d’écarter les journalistes indépendants, de procéder à des purges et d’intimider leurs adversaires « progressistes ». De plus, les lignes éditoriales de ces médias évoluent souvent lentement, laissant au public le temps de s’habituer à des changements qu’il n’aurait jamais acceptés s’ils s’étaient produits du jour au lendemain. À la manière de la grenouille dans sa casserole, la démocratie française, si elle ne réagit pas, se retrouvera bientôt complètement cuite.
Médias sous influence et crise de confiance
Pour mieux lutter contre les effets pervers d’une telle situation, il faut commencer par comprendre quels sont ses effets concrets sur les informations auxquelles nous sommes exposés. La manifestation la plus évidente est bien sûr le choix de la ligne éditoriale. On peut citer comme exemple le mouvement de grève chez Europe 1 au mois de juin 2021, après le rachat de la radio par Vincent Bolloré. Les journalistes craignaient alors que la chaîne de radio devienne une simple succursale de CNews. Ce qui s’est d’ailleurs confirmé par la suite, avec la mise en place d’un plan de départ volontaire pour les journalistes réfractaires en juillet 2021, l’arrivée sur les ondes de nombreux chroniqueurs de la chaîne de télévision controversée et un changement marqué de ligne éditoriale. Cette triste séquence n’est d’ailleurs pas sans rappeler ce qui s’était passé avec la chaîne iTélé, devenue CNews après le rachat par Bolloré : un mois de grève, le départ de 75% des journalistes et une droitisation extrêmement marquée des contenus. Au point que la presse a inventé le terme de « bollorisation » des médias pour décrire la stratégie du bulldozer adoptée par le patron de Canal+. Soyons clairs : le problème n’est pas qu’il existe des médias aussi conservateurs que CNews. Le problème est qu’un individu, parce qu’il est riche et puissant, impose sa vision politique et inonde les médias de son idéologie, en allant à l’encontre de la volonté des journalistes – et donc de leur liberté éditoriale. Résumons sous cet angle ce qu’il s’est passé avec le rachat d’Europe 1 : une chaîne de radio établie, avec un nombre conséquent d’auditeurs et une ligne éditoriale à laquelle tous les journalistes adhéraient, est rachetée par un milliardaire, qui trouve de bon ton de radicaliser la ligne éditoriale, tout en poussant les journalistes réfractaires vers la sortie. Par une simple transaction financière, un homme a donc pu s’acheter une audience et faire taire des journalistes pour diffuser ses propres idées. Ce n’est pas l’idée que l’on se fait de la presse dans une démocratie.
La bollorisation des médias ne s’arrête pas au rachat de titres de presse. Accusant les écoles de journalisme traditionnelles comme la prestigieuse ESJ Lille, dont le statut associatif garantit l’indépendance, de formater les journalistes en fabriquant une ribambelle d’affreux islamo-gaucho-wokistes, des milliardaires comme Vincent Bolloré, Bernard Arnault et Rodolphe Saadé ont fait l’acquisition de l’ESJ Paris, une école de journalisme privée non reconnue par la profession. Leur projet est clair : former de jeunes journalistes qui seront prêts à intégrer ensuite leurs médias et à se plier à la ligne éditoriale qui leur sera dictée. Vu ce que vaudra leur diplôme, ils n’auront de toute façon pas beaucoup d’autres possibilités d’emploi. Bolloré n’en est d’ailleurs pas à son coup d’essai en la matière, puisqu’il avait déjà participé au rachat de l’Institut libre de journalisme (ILDJ) avec Pierre-Édouard Stérin, milliardaire catholique traditionaliste proche des milieux d’extrême-droite. Cet établissement propose une formation assumée de journalisme de droite, pour lutter contre la soi-disant doxa gauchiste qui prévaudrait dans les autres écoles de journalisme. Ironiquement, la devise de l’école est « pour œuvrer au pluralisme ». Le moins que l’on puisse dire, c’est que Bolloré et Stérin ne manquent pas d’aplomb.
Mais les effets pervers de la privatisation des médias ne se limitent pas à des manifestations aussi extrêmes. D’autres sont beaucoup plus insidieuses. La censure des journalistes en est un bon exemple. En septembre 2024, le milliardaire Bernard Arnault, propriétaire du groupe de luxe LVMH, avait défrayé la chronique après la fuite d’un mémo interne interdisant catégoriquement à ses salariés de parler à des médias d’investigation, accusés de critiquer le luxe et ses entreprises. On peut donc imaginer les consignes qu’il donne aux rédactions des Échos et du Parisien, dont il est propriétaire… Autre exemple, plus concret cette fois : le journal Le Figaro, propriété historique du groupe Dassault, qui s’est développé sous la coupe de son PDG de l’époque, Serge Dassault (aujourd’hui décédé). Nicolas Beytout, son premier directeur de la rédaction confiait : « Il [Serge Dassault] faisait partie des gens qui disaient : je suis propriétaire d’un journal, j’y fais passer mes idées. »
Sans qu’il y ait d’ingérence directe du propriétaire, le simple choix de la direction éditoriale ou la crainte de la sanction peuvent suffire pour qu’un journaliste s’empêche d’écrire un article, sans qu’aucune pression réelle ne s’exerce sur lui. Avec cette auto-censure s’ouvre un nouveau pan de problèmes. Bien sûr, tous les grands propriétaires de titres de presse n’enfreignent pas la liberté de la presse. Mais le soupçon, légitime, que le propriétaire d’un média puisse influencer son indépendance éditoriale suffit à miner la confiance des citoyens. Le plus grand danger pour la démocratie réside peut-être là. En 2025, seulement 31% des Français font confiance aux médias (Baromètre de la confiance politique, Sciences Po) et 62% des Français considèrent qu’il faut se méfier de ce que disent les médias sur les grands sujets d’actualité (baromètre La Croix/Verian/La Poste). Comment peut-on construire un débat public sain, si nous partons collectivement de l’hypothèse que les faits, tels qu’ils nous sont présentés dans les médias, sont faux ? C’est ainsi que les Français se détournent de la presse traditionnelle pour s’informer « par eux-mêmes », délaissant une information de qualité au profit d’une information instantanée et décontextualisée.
Quelles solutions ?
Comme le rappelle Julia Cagé, l’information est fondamentalement un bien public. De plus, c’est un bien d’expérience (c’est-à-dire un bien dont on ne connaît la valeur qu’après l’avoir consommé). Cela fait qu’un agent économique rationnel est naturellement réticent à payer pour l’obtenir. Enfin, la structure dite « biface » du marché des médias est particulièrement fragile : les titres de presse dépendent des recettes des ventes de journaux, mais ces mêmes ventes influencent à leur tour les revenus que les journaux pourront tirer de la publicité. Les recettes d’un média sont donc instables et incertaines. En ce sens, il est particulièrement ardu de financer de manière pérenne la production d’informations, ce qui favorise les grands groupes avec une solide trésorerie au détriment des médias indépendants. Ainsi, pour s’assurer du maintien de prix raisonnables permettant à tous de s’informer et pour garantir l’indépendance des titres de presse, l’État les subventionne à hauteur de deux cents millions d’euros par an environ. Ces subventions, bien qu’essentielles et efficaces, ont cependant le défaut, de par leur mode d’attribution, de grandement favoriser les gros titres (et donc les grands groupes) au détriment des plus petits tirages.
Mais alors, que faire ? Des mesures répressives comme celles entreprises par l’Arcom, le « gendarme de l’audiovisuel », suffisent à peine à endiguer les débordements. Autant dire que les problèmes de fond restent sans réponse. La véritable solution est législative : il faudrait réformer la loi de 1986 sur le régime juridique de la presse, insuffisante à bien des égards. En effet, sa seule prérogative réelle est de limiter la concentration de la presse à 30% de l’ensemble des tirages de « quotidiens d’information politique et générale ». Ce niveau, bien trop élevé, ne tient pas correctement compte de la diversité des médias au XXIe siècle. Or, les solutions qui s’offrent au législateur sont innombrables. Il faudrait commencer par changer le mode de comptabilisation de l’audience des médias. À l’heure du numérique, il n’est plus possible de mesurer la concentration médiatique en termes de tirage papier ou de nombre moyen d’auditeurs radio, en ignorant complètement les supports Internet. Une autre mesure de bon sens pour garantir l’indépendance d’une rédaction serait, tout simplement, de laisser la direction aux journalistes, en imposant un conseil d’administration paritaire (c’est-à-dire avec au moins 50% des voix à la rédaction). Cela permettrait par exemple aux journalistes de s’opposer à la nomination de nouveaux directeurs de rédaction et de limiter l’auto-censure par crainte de la perte de leur emploi. Des journaux, comme Mediapart ou Le Monde (avec un succès plus mitigé), tentent aussi de garantir leur indépendance en confiant leur capital à un fonds de dotation, dont la propriété est souvent attribuée à une société contrôlée par les journalistes. Une autre mesure primordiale devrait être la transparence sur l’actionnariat et la gouvernance des médias, avec une publication annuelle obligatoire des noms des personnes physiques propriétaires de titres, accompagnée du pourcentage de parts qu’elles détiennent. L’Union européenne aurait aussi son rôle à jouer en régulant les GAFAM pour qu’elles rémunèrent et référencent correctement les producteurs d’informations en ligne.
Ces changements ne peuvent pas s’opérer tout seuls. Ils doivent être le fruit d’une véritable volonté politique, qui devra s’affirmer malgré les critiques qui ne manqueront pas d’émerger. Certes, la droite sort gagnante de la situation actuelle. Il ne faudrait pas pour autant croire que le problème de l’indépendance des médias privés est une lubie de la gauche. Car ce n’est pas ici d’une lutte idéologique dont il s’agit, mais bien de la défense de la démocratie, de ses libertés et de ses valeurs fondamentales, telles qu’elles sont inscrites dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen depuis 1789.
Alexandre Chapusot, HEC 2028
03/2025

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